Les oubliés (Alger-Paris)

Mis à jour : 1 déc. 2019



Comédie-Française - jusqu'au 10 mars 2019 - texte et mise en scène Julie Bertin et Jade Herbulot (Le Birgit Ensemble) - avec Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot et Pauline Clément

Synopsis copier-coller

2019. Mairie du 18e arrondissement de Paris, cérémonie du mariage d’Alice Legendre et Karim Bakri. 1958-1961. Afin de trouver une issue à ce que l’on nomme encore les « événements d’Algérie » en cours depuis 1954, René Coty fait appel à Charles de Gaulle qui accepte la présidence de la République française à la condition qu’une nouvelle constitution soit adoptée. Ainsi naît le 4 octobre 1958 la Ve République, qui précède l’indépendance de l’Algérie reconnue le 5 juillet 1962. 2019. Tout au long de la journée de noces – cérémonie, vin d’honneur, dîner et soirée –, les discussions mêlent les histoires de chacun avec celle de la guerre d’Algérie. Lapsus, mots malheureux, secrets de famille… les relations se crispent.

Alors ?

"Prudence et clarté" intima Michel Debré (Eric Genovèse) à Charles de Gaulle (Bruno Raffaelli). "Prudence..." répondit le général. Le Premier ministre philosopha "quand on veut satisfaire tout le monde, on fait des déçus". Et quand on veut faire du politiquement correct au-delà du récit national, on fait du préconçu. Les oubliés est une pièce qui parle de la guerre d'Algérie - disons-le d'emblée - de la façon la plus convenue et la plus entendue. Curieux choix dans le titre de la pièce puisque "Les oubliés" sont en fait ceux dont on parle toujours dans cet événement dramatique (sauf si vous n'avez rien écouté à l'école et que vous n'avez ni radio, ni télé, ni journal, ni internet chez vous). Le fils d'Algérien, qui est trop français pour les arabes et trop arabe pour les français, le beau-père raciste et l'ombre d'un aïeul paternel n'ayant pas œuvré dans le sens de la doxa, sont rassemblés pour célébrer le mariage du premier cité avec une architecte dont l'histoire familiale pied-noire débouche sur un grand déballage très prévisible. Madame le maire (Sylvia Bergé) célèbre l'union en s'interrogeant : qui aurait pu imaginer cette scène 50 ans auparavant ? La guerre d'Algérie était hier et les foyers de demain outrepassent les déchirements du passé. L'amour avant tout ! conclue-t-elle avant d'inviter la mariée à embrasser le marié. La fête bat son plein, on chante gaiement, même du Walt Disney : ce rêve bleu. Je n'y crois pas, c'est sucrailleux. Puis, la soirée tourne au vinaigre en raison des affaires familiales un peu trop enfouies et dévoilées au cours du repas. Entre-temps, la pièce fait des allers-retours avec les décisions politiques prises au plus haut niveau. Les échanges à l'Élysée ne suffisent pas à rattraper un texte écrit avec les pouces pianotant sur les réseaux sociaux. Aucune nuance, ni finesse dans les propos rebattus qui se portent tout juste à la hauteur du café de commerce. Les personnages filment et prennent des photos avec leur iPhone et vantent les mérites d'une application qui permet de tout savoir sur les monuments, sans avoir à se creuser la tête. Afin de vous éviter le détour, je vous donne le point d'orgue du texte : la complainte du roux victime de racisme. Ah ça, c'est hautement du non-dit. Chaque personnage passe aux chiottes faire une introspection sur lui-même. Même Charles de Gaulle est montré comme un gueulard qui ne se maîtrise pas. Les bonnes petites phrases sont ressorties avec les gros sabots ("quand vous dîtes... je vous ai compris... je n'ai pas compris..."). La mariée, Alice Legendre (Pauline Clément), est tout simplement la cruche de service à qui bien des malheurs arrivent. Sa mère est absente pour "le plus beau jour de sa vie", son cousin (Jérome Pouly), pleurnichard, révèle d'un coup un secret familial et son compagnon, Karim (Nâzim Boudjenah), ne supporte pas son beau-père. Alice raconte avec niaiserie qu'elle est partie marcher pour laisser décanter ce qui vient de se passer. "J'avais l'impression d'être dans une comédie américaine" (sic). Après s'être lancée dans un karaoké sur Michel Fugain, elle remercie un à un ses invités pour ce beau moment de mémoire retrouvé (la révélation des infamies commises par sa famille). Tout cela aurait pu être insignifiant si la pièce n'était pas aussi manichéenne et grossière, sans compter les blagues douteuses ("vous voulez de l'eau ? C'est de l'eau de Vichy"). Ce qu'on appellera par convention "le texte", est issu d'une écriture de plateau, plutôt plate que haute, dans laquelle la Comédie-Française sera bien inspirée de ne plus se fourvoyer à l'avenir. Que de crispations et de lourdeurs face à des propos aussi bruts et péremptoires. Et ce n'est pas la fuite d'eau venue de nulle part qui apporte un peu de fraîcheur. Représente-t-elle le naufrage ? Si tel est le cas, c'est une belle mise en abyme de la pièce elle-même. Très étonnant de voir la troupe s'abaisser autant. D'une certaine manière, une pièce difficile à oublier.


La petite phrase

"Colin, c'est un poisson de mer non ?"