QUE VIENNENT LES BARBARES

Mis à jour : 1 déc. 2019


Festival Théâtre en mai à Dijon - de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki - mis en scène par Myriam Marzouki - avec Louise Belmas, Marc Berman, Yassine Harrada, Claire Lapeyre Mazérat, Samira Sedira et Maxime Tshibangu - (c) Christophe Raynaud

Synopsis copier-coller

Qui ne perçoit-on pas comme Français ? À l’heure des débats sur une « identité nationale », ne pourrait-on pas changer de perspective et s’interroger sur ce qui est perçu comme l’Autre, différent du « nous » national ? Qu’est-ce qui nous empêche de concevoir des peaux non blanches dans la carte postale de France ? À quelles histoires nous renvoient le visage et le nom de l’Autre ? Pour créer du trouble dans les identités et du tremblement dans les imaginaires, l’auteure et metteuse en scène Myriam Marzouki « dépayse » la question en passant par les années 1960 aux États-Unis, par l’Algérie aussi ; et la décentre en appelant quelques figures historiques et symboliques : James Baldwin, Mohamed Ali et Toni Morrison, Claude Lévi-Strauss ou Marianne. C’est par l’inattendu et le décalage que la fiction pointe la convergence des idées et la récurrence de quelques luttes, fait tressaillir l’apparence et l’appartenance. Par un précis travail lumineux et sonore, les spectres du passé éclairent notre temps tandis qu’une intranquillité se diffuse. Dans des situations à la fois concrètes et poétiques, ce théâtre des affects, ni documentaire ni historique, saisit la fabrique du barbare, entendons par là celui qui vient d’ailleurs et ne parle pas notre langue. Brassant les sujets rugueux du postcolonialisme, de l’antisémitisme et de l’effondrement des certitudes, la pièce déplace nos représentations : qui est ce « nous » qui parle et qui sont alors les « Autres » qui viennent ?

Alors ?

A l'origine du spectacle, Myriam Marzouki, dans sa note d'intention, expose sa thèse selon laquelle il serait impossible, aujourd'hui, avec "les migrations, les exils" - qui "sont devenus un phénomène massif" - de vivre qu'avec "des gens qui nous ressemblent". Elle se questionne sur l'identité française contemporaine, celle de demain. Le passé n'est invoqué que pour pointer du doigt le malvenu récit national. Point d'étonnement à lire que Myriam Marzouki ait pris notamment comme source l'ouvrage de Patrick Boucheron (Histoire mondiale de la France). Cela étant annoncé, ma crainte de découvrir une pièce militante et prête à penser m'envahit. Mais puisqu'il faut vaincre ses préjugés, j'y suis allée. J'ai découvert un texte anachronique mi-documentaire mi-fictionnel présentant un patchwork ciblé de personnages. Le spectacle englobe autant l'identité américaine que l'identité française, à en croire le choix des personnages. Il est étonnant de présenter ainsi le spectacle comme traitant exclusivement de la question de la citoyenneté française. De même, dans le giron des discriminations, le texte en profite pour instiller des interrogations sur la place des femmes dans l'Histoire. Sauf que la pièce ne les met certainement pas à l'honneur. Les personnages féminins fictionnels sont déplorables : l'une est une journaliste qui ne comprend pas en quoi ses questions racistes peuvent choquer et l'autre, une fonctionnaire à "l'office national français universel de l'intégration totale", perchée sur ses talons, serrée dans sa jupe fourreau, bonne à réciter bêtement les valeurs de la République française et à lâcher un pet. Fort heureusement, ces deux mêmes personnages sont interprétés sans trop grande grossièreté par la comédienne Claire Lapeyre-Mazérat. Tirer à boulets rouges sur les discours raciste et misogyne n'est pas un gage de qualité. Pourtant, étonnamment, le spectacle dans son ensemble est une réussite. Il enchaîne les saynètes indépendantes avec fluidité et beaucoup de poésie. Les comédiens interprètent différents rôles mais ont chacun leur spécificité. Yassine Harrada, malgré sa petite taille et sa faible corpulence, parvient à être crédible en Mohamed Ali. Il est gracieux, souple et a le rythme dans la peau. Louise Belmas représente la révolte (Jean Sénac et une militante). Marc Berman apporte beaucoup d'humour (un animateur et Claude Lévi-Strauss). Samira Sedira fait des apparitions en Toni Morrison et en Marianne. Enfin, la prestance et le texte de Maxime Tshibangu en font l'élément fondamental du spectacle. Il jouera James Baldwin et Jean-Baptiste Belley. Le plateau se module à chaque fois pour offrir un nouvel espace de jeu. Le spectacle offre une séance de remue-méninges au public : qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Quelle est notre fierté collective ? Identifiez-vous à autrui ? Qu'est-ce qui nous différencie ? Les réponses ne seront peut-être pas les mêmes, et c'est justement ce qui fait la grandeur de l'Homme : réfléchir.


La petite phrase

"L'autruche, quand elle plante sa tête dans le sol, elle a un cul superbe"